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    Drôle de Kâ ! et Je suis là, Maman ! sont à n’en pas douter le fruit d’une rencontre entre une artiste – Marie Legrand - et une éditrice – Claude Dagail - qui sait aussi prendre la plume. On sent dans ces deux albums une entente, un accord, une belle résonance entre le texte et l’image.

     

    Drôle de Kâ raconte l’histoire simple d’un bonhomme solitaire, plutôt perdu dans la grande ville, avec pour seul compagnon un chien au nom banal comme son maître : Pilou. Un jour pourtant, il recueille sur la chaussée un oiseau blessé. Grâce à l’oiseau, sa vie change peu à peu, les chants et les couleurs illuminent sa maison. « Ça peut être beau la vie ! » Il l’avait oublié, il n’est plus le même. Dans la ville grise, avec Pilou, il se laisse emporter sur les ailes de l’oiseau libre.


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    Je suis là, Maman ! aborde avec la plus grande finesse un sujet difficile et tabou : l’alcoolisme, celui de la mère qui plus est. Vraie maladie, vrai problème social dont l’enfant pâtit en silence. Ici, lassé des disputes, le père a quitté la maison. Tout devenant trop lourd pour elle, la mère se met à boire. Son enfant la voit partir loin, très loin elle aussi, dans les brumes du triste alcool. Lui s’éloigne à son tour : il n’a plus de copains à l’école, le problème de sa mère pèse sur sa vie. L’espoir est à portée de main pourtant, à portée de cœur. Avec tendresse, l’enfant oblige sa mère à le regarder, à se souvenir qu’il est là. Avec l’aide des « zanonymes » et à force de patience, de volonté, d’amour, le bonheur pourrait revenir.

     

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    Marie Legrand s’est emparée de ces deux textes avec une puissance inouïe. Il y a dans son art autant de profondeur que de vibrante sincérité. On sent qu’elle s’en est donnée à cœur joie, même dans les pages les plus sombres. La technique qu’elle affectionne sert magnifiquement les deux histoires : elle étale du ciment sur des fonds de bois, de carton, ou sur toile, qu’elle gratte, grave, brosse, avant d’y peindre à l’acrylique avec la maîtrise d’une grande artiste. Cela tient de la fresque et de l’art pariétal, avec une palette de couleurs étourdissante.

     

    A découvrir absolument dans la Galerie à bord du Batalbum.


    Claude Dagail avait raconté au Salon de Montreuil le projet européen auquel elle participe avec les éditions espagnoles OQO : Les Contes du Chemin.

    Pour en savoir plus, un petit détour s’impose par le site de La Compagnie Créative.

     

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    Drôle de Kâ !

    Texte : Claude Dagail

    Illustrations : Marie Legrand

    © 2005, La Compagnie Créative

     

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    Je suis là, Maman !

    Texte : Claude Dagail

    Illustrations : Marie Legrand

    © 2009, La Compagnie Créative

     

     


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  • Sur un sujet terrible et difficile à aborder avec des enfants, Irène Cohen-Janca a écrit un texte d’une belle simplicité : Les arbres pleurent aussi.

    L’arbre qui pleure est un marronnier. Pas n’importe quel marronnier citadin : le marronnier du jardin de la maison, 263 Canal de l’Empereur, à Amsterdam. Comme beaucoup de ses pareils dans toute l’Europe, il en train de mourir, miné par une minuscule chenille.

    Il a un siècle et demi. Il en a vu des saisons, et des événements, mais il en est un qu’il veut raconter avant d’être abattu.

     

    Dans la maison, « captive comme un oiseau en cage », une jeune fille de treize ans tenait son journal. Sa famille était venue de Francfort à Amsterdam dès 1933. En 1942, avec des amis, ils se cachent là, Canal de l’Empereur. Un beau jour d’août 1944, une voiture s’arrête devant la maison, des policiers armés surgissent… La vie d’Anne Frank s’arrêtera à Bergen-Belsen, quelques mois plus tard.

     

    Pendant deux ans, elle a tenu son journal. Pendant deux ans, par une lucarne, elle a regardé les saisons passer dans l’arbre, et la vue de l’arbre a nourri ses espoirs de vie, de liberté. Sans doute aussi l’a-t-il consolée quand elle entendait « le grondement de tonnerre qui approche et nous tuera » ou quand elle ressentait « la souffrance de millions de personnes », selon ses propres mots pleins de maturité précoce.

     

    Maurizio Quarello manie toute la gamme des couleurs avec force – voyez chez Sarbacane Au bout des rails et Le voyage de la femme éléphant, le superbe Histoires naturelles de Jules Renard chez Milan et Toni Mannaro jazz band au Rouergue. Il a choisi d’aborder l’histoire d’Anne au crayon, avec douceur, avec pudeur. Sauf quelques rares touches suggérant la vie heureuse, la couleur (brun, rouge sang, noir) n’intervient que pour exprimer la cruauté de l’histoire.

     

    Celle-ci n’est pas travestie, mais l’horreur est voilée par la poésie narrative et picturale. Suggérée et non assenée - à l’image d’Otto Frank et sa fille, portant l’étoile jaune, qui se reflètent dans la chaussée pluvieuse - elle peut faire son chemin, l’enfant peut la recevoir.


     

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    Au fil des pages cependant, expressionnistes et sobres, certaines illustrations disent la brutalité, la violence. J’ai choisi, pour les « résumer », de montrer les barbelés du camp où s’est accrochée une feuille de marronnier brun rouge, comme un signe de l’arbre ami – a-t-il voulu suivre Anne dans sa déportation, ou la rejoindre en mourant à son tour ?

     

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    Le livre s’achève en douceur sur la renaissance de l’arbre : greffon qu’un enfant vient arroser, greffon dans lequel se perpétuera le souvenir d’Anne.

    Cet album est le coup-de-cœur de l’équipage à l’occasion du Printemps des Poètes.

     

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    Les arbres pleurent aussi

    Texte : Irène Cohen-Janca

    Illustrations : Maurizio A.C. Quarello

    © Rouergue, 2009

     


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  • Un lapin blanc attablé avec une petite fille aux grands yeux attentifs, émerveillée par ce qu’il raconte, hmm hmm, ça vous rappelle quelque chose ?


    Carl Norac (doublement invité d’honneur à bord) signe cette fois des Petits poèmes pour passer le temps, tour à tour graves et loufoques, tendres et amusants.

    Il y a des comptines pour chaque fête et saison, des poèmes sur tous les temps : le temps qu’il fait, le temps qui passe, et le temps extra-fin des émotions.


    Dans La semaine des sept erreurs, un monsieur distrait avale sa clef le jeudi tout en mettant sa tartine sous le paillasson. Tandis que « les cigales bossent l’été », il pleut des oiseaux et le perce-neige ne perce rien parce que la neige a fondu (fameuse comptine haïku).


     

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    La merveilleuse réussite est d’avoir fait appel à Kitty Crowther pour illustrer ces quarante poèmes plus profonds que le terrier du lapin et plus légers que l’air printanier. La profondeur devient aérienne, la légèreté s’empreint de gravité, le trait délicat des crayons de couleur fait danser les mots joueurs. Si j’essaie de définir quel est le charme particulier de Kitty Crowther, c’est toujours la tendresse qui me vient à l’esprit, qui me semble exprimer le secret de son art. Une tendresse essentielle, aussi pudique et nue que celle des enfants.

    Le bonheur du poète et de l’artiste se trahit au jaune soleil qui illumine chaque page.

    Bonheur partagé.

    A découvrir dans le Moulin à paroles.

     

     

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    Petits poèmes

    pour passer le temps

    Texte : Carl Norac

    Illustrations : Kitty Crowther

    © 2008, Didier jeunesse

     

     


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  • « A quoi sert un livre ? ça sert à mieux vivre » disait Bruno Munari. Ça sert à mieux dormir aussi : que feraient les enfants, dans le soir tout noir, sans une petite histoire ? Il était une fois… Et vous lisez, ou bien vous racontez. Et l’enfant s’endort bercé par le son de la voix familière qui sème des mots magiques.

     

    Carl Norac, jamais à court d’imagination, a conçu plus de cinquante micro-histoires « pour les enfants qui s’endorment très vite ». Merveilleux exercice où il se (nous) délecte en jeux de mots et fines acrobaties verbales. Rire et sourire, ce n’est pas mal non plus au seuil de la nuit, sombre dame au silence inquiétant.

     

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    Pas sûr que l’enfant s’endorme si vite, je crois plutôt qu’il en réclamera une autre et encore une autre et "juste une dernière"…

     

    Le jeune illustrateur Thomas Baas sert cette délicieuse ribambelle de Petites histoires avec son beau talent d’affichiste. L’ambiance est un peu rétro, les coloris raffinés, l’humour en perpétuel va-et-vient des mots à l’image.

    Un régal.

     

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    A découvrir à bord du Batalbum

    dans le Moulin à paroles.

     

    Petites histoires

    pour les enfants qui s’endorment très vite

    Texte : Carl Norac

    Illustrations :Thomas Baas

    © 2008, éditions Sarbacane

     

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  • Ouvrir un livre de Kveta Pacovska (née à Prague en 1928) revient à plonger dans un torrent de couleurs.

    Un torrent défiant les lois de la nature ou les recomposant plutôt, avec l’œil et la main de cette artiste hors du commun : les formes géométriques,

    les chiffres et les lettres, les pliages, les reliefs, les découpes, tout dans ses livres est éclaboussé par la couleur.

     

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    Connue des enfants comme « la dame qui fait des livres en rouge », elle manie aussi bien tout le spectre, et joue comme nulle autre des contrastes entre noir et blanc, sans oublier quelques traits de vif-argent.


    Je ne résiste pas au plaisir de citer cette phrase que vous trouverez dans un remarquable entretien sur le site de Télémaque (CRDP Créteil) : « J'aime toutes les couleurs, mais certaines sont plus difficiles à travailler que d'autres. Je me souviens d'un texte de travail que j'ai écrit il y a quelques années, et qui disait à peu près ceci : le blanc est la meilleure couleur pour moi, car elle est pure ; le jaune est la meilleure couleur pour moi, de par sa chaleur ; le rouge est la meilleure couleur pour moi, chaleureuse et brillante ; le vert, qui est la meilleure couleur pour moi, reflète le vivant ; le bleu est la meilleure couleur pour moi, parce qu'elle est liée à notre esprit ; le noir est la meilleure couleur pour moi, car c'est la reine des couleurs qui contient toutes les couleurs, les recouvre toutes… Chaque couleur pour moi est la meilleure. »

     

    Formes et couleurs jouent une partition éblouissante dans ses livres.

    Seuil jeunesse a édité les premiers : Couleur couleurs, livre-jeu - Alphabet, livre-objet - Le théâtre de minuit - Un livre pour toi… En 2005, un stupéfiant classique paraît chez NordSud : La Petite fille aux allumettes. Ont suivi chez minedition : Le petit Chaperon rouge (2007), Hänsel et Gretel (2008), enfin Cendrillon.


    Deux « monuments » (dans la catégorie torrents bien sûr) vous donneront l’illusion de tenir entre les mains les oeuvres originales de cette grande dame au visage si lumineux et juvénile : Kveta Pacovska à l’infini (Editions du Panama, 2007) et le Catalogue d’art Pacovska maximum contrast de Eva Linhart (minedition, 2008).

     

    Cendrillon est à bord du Batalbum. Venez vite,

    n’attendez pas les douze coups de minuit !

     

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    Cendrillon

    Charles Perrault

    Kveta Pacovska

    © 2009, minedition

     

    Vous pouvez feuilleter l’intégralité des ouvrages édités par minedition sur le site de l’éditeur.



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